Localisation des herbiers - lac Traverse - Qc
23 avril 2026

Caractérisation des habitats de reproduction et de la pêcherie du maskinongé au lac Traverse (Sainte-Thècle, Québec)

Auteurs :

1. Vanessa Duclos, biologiste, Bureau d'écologie appliquée
2. Karine Gagnon, technicienne en écologie appliquée, Bureau d'écologie appliquée
3. Stéphanie Langevin, biologiste, Bureau d'écologie appliquée
4. Clothilde Saint-Marc, M.Sc. Biogéosciences
5. Marc Pépino, biologiste, ministère de l'Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs

En 2024, un projet de caractérisation des habitats de reproduction du maskinongé (Esox masquinongy) et de la pêcherie associée a été mené au lac Traverse, dans la municipalité de Sainte-Thècle, en Mauricie, au Québec. Réalisé par le Bureau d’écologie appliquée, ce projet s’est appuyé sur une collaboration étroite entre Muskies Canada, la Ville de Sainte-Thècle, la Direction régionale de la gestion de la faune de la Mauricie et du Centre-du-Québec du ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs (MELCCFP) et de nombreux pêcheurs bénévoles de la région.

L’objectif principal du projet était de documenter les habitats essentiels et la population de maskinongés du lac Traverse afin d’appuyer la protection des milieux aquatiques et de promouvoir une pêche sportive responsable. Dans ce cadre, la Ville de Sainte-Thècle a facilité l’ancrage territorial du projet, le MELCCFP a contribué à l’enquête de pêche et aux analyses biologiques, tandis que Muskies Canada a joué un rôle central dans la mobilisation des pêcheurs et le partage d’expertise en ce qui concerne la pêche du maskinongé.

Caractérisation des habitats susceptibles d’être utilisés pour la reproduction

À l’été 2024, un relevé bathymétrique complet a permis de déterminer que le lac Traverse atteint une profondeur maximale de 22 mètres, avec une profondeur moyenne d’environ 9,9 mètres. Les baies et les secteurs de faible profondeur, combinés à la présence d’herbiers de qualité, offrent des conditions particulièrement propices aux différentes étapes du cycle de vie du maskinongé (carte 1).

L’utilisation d’un sonar Lowrance et du logiciel BioBase a permis de cartographier la distribution et le biovolume de la végétation aquatique submergée, y compris dans des secteurs du lac qui sont difficilement observables visuellement depuis la rive ou en surface (carte 1). Cette approche a permis d’identifier des zones peu profondes et des herbiers submergés présentant un potentiel d’intérêt pour le maskinongé, notamment en raison de leur structure végétale et de leur localisation dans le littoral du lac.

Bien que la reproduction du maskinongé n’ait pas été confirmée dans ces secteurs, les informations obtenues constituent une base de connaissances intéressante pour repérer des habitats susceptibles de jouer un rôle dans différentes étapes du cycle de vie de l’espèce, et pour orienter les efforts futurs de suivi et de conservation. Lors des inventaires, les milieux humides et complexes de milieux humides susceptibles d’être utilisés par le maskinongé en rive du lac et à l’embouchure de certains tributaires ont également été caractérisés sommairement (e.g. marais et marécages). Les milieux directement connectés au lac présentent le meilleur potentiel d’utilisation, soulignant l’importance de maintenir la connectivité écologique et la libre circulation des poissons.

Localisation des herbiers - lac Traverse - Qc
Carte 1. Localisation des herbiers aquatiques et bathymétrie du Lac Traverse, Sainte-Thècle.

Contraintes et perturbations

Lors des inventaires, une attention particulière a été portée afin de relever la présence de contraintes naturelles ou encore de perturbations anthropiques susceptibles d’entraver la libre circulation du poisson à travers la mosaïque d’habitats d’intérêt. Notamment, les biologistes ont noté l’état de ponceaux ayant le potentiel de limiter l’accès du maskinongé à des habitats potentiels dans les milieux hydriques connectés au lac. Sur les quatre ponceaux inspectés autour du lac Traverse, trois étaient en bon état et fonctionnels, tandis qu’un était détruit. Il a également été observé que la topographie et la présence de chutes infranchissables limitent toutefois l’accès à certains milieux situés en amont des cours d’eau tributaires, ce qui renforce l’importance des habitats directement connectés au lac.

Des enjeux liés à la gestion du niveau d’eau et aux apports de sédiments ont également été soulevés par des résidents, mettant en lumière le rôle crucial de la municipalité et des pratiques de gestion du territoire dans la conservation des habitats du maskinongé.

Portrait intégré de la pêcherie et de la population de maskinongés du lac Traverse

Dans le cadre du projet, deux sources de données complémentaires ont été mobilisées afin de mieux comprendre la population de maskinongés du lac Traverse : une enquête de pêche réalisée avec les pêcheurs sportifs bénévoles et une analyse de la croissance menée par l’équipe du MELCCFP. Bien que reposant sur des approches distinctes, ces deux volets jumelés offrent un premier portrait de la pêcherie et de la dynamique biologique de la population.

L’enquête de pêche, menée tout au long de la saison de pêche 2024 (juin à novembre), reposait sur la participation de pêcheurs bénévoles formés par le MELCCFP ainsi que de pêcheurs sportifs du secteur. Elle a permis de documenter l’effort de pêche, le nombre de captures, la taille des individus capturés et les pratiques de remise à l’eau.

Les données recueillies indiquent que plusieurs dizaines d’heures de pêche ont été investies sur le lac Traverse, menant à la capture de plusieurs dizaines de maskinongés au cours de la saison 2024. Les tailles observées se situaient majoritairement entre environ 75 et 85 cm, avec un taux de remise à l’eau très élevé (93 %), témoignant de pratiques responsables de la part des pêcheurs. Bien que ces résultats demeurent indicatifs et tributaires de la participation volontaire, ils suggèrent une pêcherie active et fonctionnelle sur le lac Traverse avec un succès journalier moyen de 2,5 maskinongés capturés par groupe de pêcheurs.

En complément, le MELCCFP a réalisé une analyse de la croissance des maskinongés capturés et marqués au lac Traverse en juin 2024. Cette analyse, basée sur 44 individus pour lesquels l’âge et la longueur étaient disponibles, repose sur une courbe de croissance de von Bertalanffy [1].

Les résultats montrent que les maskinongés analysés présentaient un âge moyen de 6,9 ans et une longueur moyenne d’environ 28 pouces. La population de maskinongés du lac Traverse montre une croissance rapide des individus, particulièrement durant les premières années de vie. En revanche, la longueur asymptotique estimée demeure plus faible que celle observée dans certaines grandes populations nord-américaines.

Pris conjointement, les résultats de l’enquête de pêche et de l’analyse de croissance offrent une lecture intégrée de la situation du maskinongé au lac Traverse. Les tailles fréquemment observées par les pêcheurs correspondent à des individus jeunes à d’âge intermédiaire, ce qui est cohérent avec une population caractérisée par une croissance rapide mais une taille maximale plus limitée.

Cette dynamique suggère une bonne accessibilité aux ressources alimentaires, tout en laissant entrevoir des contraintes potentielles liées à l’habitat, à la disponibilité des proies ou à la compétition. Les herbiers aquatiques et les milieux humides de qualité identifiés dans le cadre du projet jouent donc un rôle clé pour soutenir cette population et maintenir une pêcherie viable.

[1] L’analyse de la croissance a été basée sur la courbe de croissance de von Bertallanffy :

Lt = L∞ (1 - exp(-k (t - t0))

où Lt est la longueur à l’âge t, L∞ est la longueur asymptotique (longueur maximale pour une croissance infinie), k est le coefficient de croissance qui détermine la rapidité avec laquelle la longueur asymptotique est atteinte, t est l’âge, et t0 est l’âge hypothétique auquel la longueur serait nulle (coefficient d’ajustement pour tenir compte d’une longueur non nulle à la naissance). Un modèle non-linéaire a été utilisé pour l’analyse de croissance à l’aide du logiciel R (R Core Team 2024). L’estimation des coefficients a été réalisée avec la fonction de base nls et l’intervalle de prédiction de la courbe de croissance, avec la bibliothèque nlstools (Baty et coll. 2015).

Figure 1. Histogrammes de longueur (panneau de gauche) et d'âge (panneau de droite) chez la population de maskinongés du lac Traverse.

Figure 1.Histogrammes de longueur (panneau de gauche) et d’âge (panneau de droite) chez la population de maskinongés du lac Traverse.

Figure 2. Relation longueur-âge chez la population de maskinongés du lac Traverse. La ligne pleine représente la courbe de croissance de von Bertalanffy et les lignes pointillées l'incertitude à 95 %. La longueur totale maximale est exprimée en millimètres (panneau de gauche) ou en pouces (panneau de droite).
Figure 2. Relation longueur-âge chez la population de maskinongés du lac Traverse. La ligne pleine représente la courbe de croissance de von Bertalanffy et les lignes pointillées l'incertitude à 95 %. La longueur totale maximale est exprimée en millimètres (panneau de gauche) ou en pouces (panneau de droite).

Figure 2. Relation longueur-âge chez la population de maskinongés du lac Traverse. La ligne pleine représente la courbe de croissance de von Bertalanffy et les lignes pointillées l’incertitude à 95 %. La longueur totale maximale est exprimée en millimètres (panneau de gauche) ou en pouces (panneau de droite).

Figure 3. Relation longueur-âge chez la population de maskinongés du lac Traverse (en noir) en comparaison à des populations de maskinongés de l’Ontario (en rouge ; Casselman et coll. 1999) ou du nord des États-Unis (en bleu ; Faust et coll. 2015).

Tableau 1.Estimation et intervalle de confiance à 95 % et 99 % des coefficients de la courbe de croissance de von Bertalanffy pour la population de maskinongés du lac Traverse.

Coefficients

Estimation

IC99,inf

IC95,inf

IC95,sup

IC99,sup

L (po)

32,23

30,26

30,65

35,19

36,92

L (mm)

819

769

778

894

938

k

0,2833

0,1466

0,1786

0,4144

0,4693

t0

-1,249

-3,539

-2,782

-0,284

-0,0289

Conclusion

Le projet met en évidence l’importance de protéger les herbiers aquatiques et les complexes de milieux humides du lac Traverse, qui constituent des habitats essentiels pour la reproduction du maskinongé. Il souligne également la pertinence de renforcer les actions de sensibilisation auprès des riverains et de poursuivre les efforts de collaboration entre organismes, municipalité, ministères et usagers du territoire.

Ce projet illustre de façon concrète la valeur d’une approche collaborative réunissant expertise scientifique, gestion publique, engagement municipal et mobilisation des pêcheurs.

Remerciements

Le projet a bénéficié du soutien financier du programme Amélioration de la qualité des habitats aquatiques de la Fondation de la faune du Québec, de la Fondation Héritage faune de la Fédération québécoise des chasseurs et pêcheurs, ainsi que de Muskies Canada.

Les auteurs tiennent à remercier chaleureusement les pêcheurs bénévoles du lac Traverse pour leur participation active à l’enquête de pêche et leur contribution essentielle à la collecte de données au cours de la saison 2024. Leur engagement et leur collaboration ont été déterminants pour la réussite du projet.

Nous remercions également les personnes-ressources du ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs (MELCCFP) pour leur expertise scientifique et technique, notamment en matière de formation des pêcheurs, de marquage des poissons et d’analyse de la croissance des maskinongés.

Nous soulignons aussi l’appui et la collaboration de la Ville de Sainte-Thècle, qui a facilité l’ancrage territorial du projet et soutenu sa mise en œuvre.

Enfin, nous remercions Muskies Canada pour son rôle clé dans la mobilisation des pêcheurs, le partage d’expertise en pêche sportive du maskinongé et la diffusion des connaissances issues de ce projet.

Pêcheurs bénévoles : Guillaume Germain, Ange-Aimé Goyette, Maxime Lavoie, Jonathan Royer et plusieurs autres bénévoles lors de la saison de pêche 2024.

MELCCFP : Philippe Brodeur et Éliane Valiquette, Biologistes, Nicolas Auclair, Rémi Bacon, Rock-Olivier Bernard, et Guillaume Hubert, et Mathieu Thériault, techniciens de la faune - Direction régionale de la gestion de la faune de la Mauricie et du Centre-du-Québec

Ville de Sainte-Thècle : Sébastien Moreau, conseiller municipal

Muskies Canada : Pierre Masson, Nicolas Perrier, Stéphane Rouleau - Section de Montréal

Références

Baty, F., Ritz, R., Charles, S., Brutsche, M., Flandrois, J.-P. et Delignette-Muller, M.-L. 2015. A toolbox for nonlinear regression in R: the package nlstools. Journal of Statistical Software, 66(5): 1-21. https://doi.org/10.18637/jss.v066.i05

Casselman, J.M., Robinson, C.J. et Crossman, E.J. 1999. Growth and ultimate length of muskellunge from Ontario water bodies. North American Journal of Fisheries Management, 19: 271-290.
https://doi.org/10.1577/1548-8675(1999)019%3C0271:GAULOM%3E2.0.CO;2

Faust, M.D., Isermann, D.A., Luehring, M.A. et Hansen, M.J. 2015. Muskellunge growth potential in Northern Wisconsin: implications for trophy management. North American Journal of Fisheries Management, 35: 765-774.
https://doi.org/10.1080/02755947.2015.1044627

R Core Team. 2024. A Language and Environment for Statistical Computing. R Foundation for Statistical Computing, Vienna, Austria. www.R-project.org.

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